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Face aux crises contemporaines, une nouvelle génération d’ingénieurs-entrepreneurs choisit d’agir plutôt que de commenter, en conjuguant excellence technologique et compréhension des réalités humaines. Le progrès n’a de sens que s’il crée une valeur tangible, mesurable et durable, fondée sur l’efficience, l’ancrage terrain et une boussole éthique claire. Loin d’opposer rentabilité et impact, ces trajectoires démontrent qu’innovation, responsabilité et performance peuvent aller de pair.

Article publié le 4 février 2026 par Les Echos Solutions : https://solutions.lesechos.fr/equipe-management/gestion-equipe/former-accompagner-et-valoriser-les-ingenieurs-du-progres/

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À l’heure où les discours déclinistes prospèrent, une nouvelle génération de diplômés fait un choix à contre-courant : tourner le dos au fatalisme pour redonner du sens à l’action. Leur ambition n’est pas de commenter les crises, mais de les affronter. Santé, biodiversité, énergie, sécurité : ces défis systémiques exigent des réponses qui conjuguent excellence technologique et compréhension des usages, des organisations et des comportements humains.

À la croisée des sciences de l’ingénieur et des sciences sociales, ces entrepreneurs s’attaquent à des problèmes concrets, souvent laissés en friche. Le parcours du Dr François Pelen en est une illustration éclairante. En fondant le Groupe Point Vision, il n’a pas seulement optimisé un modèle économique : il a transformé l’accès aux soins ophtalmologiques en France, apportant une réponse pragmatique aux « déserts médicaux », là où beaucoup se contentaient de déplorer l’allongement des délais de consultation.

Le philosophe Georges Canguilhem définissait la médecine comme « une technique ou un art au carrefour de plusieurs sciences ». Cette définition s’applique pleinement à l’entrepreneuriat, discipline hybride par excellence, appelée à conjuguer rationalité technique, sens clinique du réel et responsabilité.

Progrès et création de valeur vont de pair

Quelle que soit la conception que l’on se fait du progrès, celui-ci ne prend sens qu’à l’aune de ses effets sur l’individu et sur la société. Une innovation technologique ne saurait être qualifiée de progrès si elle ne se traduit pas par des bénéfices tangibles. La création de valeur suppose une démarche méthodique, fondée sur des données factuelles plutôt que sur des croyances, articulant vision stratégique et excellence opérationnelle.

Pour l’ingénieur-entrepreneur, cette création de valeur repose sur un impératif d’efficience : atteindre des objectifs ambitieux avec des ressources limitées. Dans un monde aux ressources finies où une croissance continue de 2 % par an mènerait en moins d’un siècle à une impasse écologique, l’ingénieur devient un acteur central de la transition. Sa mission consiste à bâtir une « tétralogie de la valeur » cohérente : une proposition de valeur lisible, une architecture de la valeur robuste, une équation financière viable et, enfin, des valeurs partagées. Sans ce dernier pilier, aucune mobilisation durable n’est possible. Le succès ne naît pas d’une intuition solitaire, mais d’allers-retours constants avec le terrain, afin de vérifier que la solution répond à un besoin réel et non à un fantasme technologique.

Sans boussole éthique, on ne va pas très loin

Cette « boussole éthique » constitue le socle de la mobilisation des équipes et des partenaires autour d’un projet qui dépasse la seule performance financière. Elle trouve aujourd’hui un prolongement naturel dans l’investissement à impact. Contrairement au capital-innovation traditionnel, centré sur la maximisation du rendement, l’investissement à impact recherche un équilibre plus exigeant : générer un bénéfice social ou environnemental mesurable tout en assurant un rendement financier crédible.

Des trajectoires comme celles de Moderna ou du Groupe Point Vision démontrent que rentabilité et impact ne sont pas antinomiques. Cette approche impose toutefois une vision de long terme. La liquidité y est plus complexe : on ne cède pas une entreprise à impact au plus offrant sans s’assurer de la compatibilité culturelle avec l’acquéreur. L’humanisme de l’entrepreneur joue alors un rôle protecteur, garantissant la pérennité de la mission au-delà des cycles financiers.

Les ingénieurs-entrepreneurs, archétypes contemporains

Toute société se structure autour de rites, de mythes et de figures d’identification. Le sociologue Robert K. Merton a montré l’importance des « role models » dans les trajectoires individuelles. Ces modèles ne sont plus seulement sportifs ou médiatiques : ils sont incarnés par des scientifiques et des entrepreneurs capables de « faire rêver » grâce à leur capacité à transformer le monde.

C’est précisément cette figure de l’inventeur-entrepreneur que l’Association Marius Lavet s’attache à promouvoir. En distinguant des ingénieurs ayant su transformer une découverte scientifique en succès industriel et commercial, elle rappelle que le progrès est avant tout une aventure humaine. Ces lauréats démontrent qu’il est possible de naviguer avec la même exigence de la paillasse du laboratoire à la stratégie d’entreprise, de la physique quantique à la finance. Héritiers des scientifiques et des philosophes de Lumières, ils mettent la rigueur scientifique au service du débat public et des grandes transitions contemporaines.

Les ingénieurs, architectes d’un progrès collectif

Allier performance technologique et sobriété énergétique, mettre le numérique au service de la santé, réduire la consommation électrique des puces électroniques, développer des technologies d’intelligence augmentée pour assister les personnes, sécuriser et optimiser les communications grâce à la photonique quantique : tels sont les défis relevés par André-Jacques Auberton, Éric Carreel, Julie Grollier, Luc Julia et Pascale Senellart, finalistes 2026 du Trophée Marius Lavet.

Du siècle des Lumières à la digitalisation du monde, les sciences de l’ingénieur ont façonné nos mutations. Mais l’ingénieur humaniste de demain devra se tenir à distance du technosolutionnisme aveugle. Le progrès ne sera ni une utopie technocratique ni un récit désincarné : il sera collectif, vivifiant et exigeant. À nous de continuer à former, accompagner et valoriser des leaders capables d’allier la rigueur des sciences de l’ingénieur à l’empathie des sciences humaines.